Les insuffisances de l’éducation aux médias

Alors que les jeunes sont de plus en plus branchés sur leurs appareils mobiles et échangent de nombreuses informations via les réseaux sociaux, la question de l’éducation aux médias est de plus en plus fondamentale. Or, les textes officiels sont très évasifs sur la question, et dans un contexte de surcharge des emplois du temps de tous, les différents membres du corps enseignant se renvoient la balle. Petit point sur le sujet à l’occasion du congrès des milieux documentaires du Québec, qui avait lieu la semaine dernière à Montréal.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Les texte disent que l’éducation aux médias, c’est une compétence transversale, explique Marie-Hélène Labory, bibliothécaire en milieu scolaire. C’est dans la cour de tous les enseignants, et comme souvent dans un tel cas, ça revient à dire que c’est dans la cour de personne. Bref, il faut de l’énergie pour arriver à motiver les enseignants à emprunter cette voie.»

Par gout pour tout ce qui touche à l’actualité et parce qu’il lui apparait essentiel dans le monde tel qu’il se dessine, de fournir aux élèves des clés pour parvenir à décrypter ce qui se dit dans le médias, la jeune femme s’est donnée pour mission de mettre en place des modules clé en main destinés à aider les enseignants à s’approprier le sujet. Et elle a embraqué dans cette aventure un autre passionné de la chose, Stefan Haag, conseiller pédagogique en science et technologie à la commission scolaire des Draveurs.

«Nous sommes en train de monter deux projets de 75 minutes chacun environ, dont les enseignants en science pourront s’emparer, explique-t-il. Nous avons déterminé des sujets qui sont particulièrement traités dans les médias comme les changements climatiques, les gaz de schiste, la législation sur le cannabis ou encore l’Ébola. Il s’agira pour les élèves d’aller chercher de l’information spécialisée, puis d’engager un débat en classe à partir des articles qu’ils seront allés chercher.»

Exercer son jugement critique

L’objectif: permettre aux élèves de poser un regard critique sur ce qu’ils trouvent sur internet, principale source de recherche aujourd’hui. Leur donner des outils leur permettant d’apprécier la pertinence de tel ou tel média.

«Même en fin de secondaire, ils sont peu nombreux à faire la différence entre un article de presse et un blogue, indique Mme Labory. Entre une nouvelle et une opinion, entre le travail du journaliste, du chroniqueur, de l’éditorialiste. Ils ne se rendent pas compte que d’un média à l’autre, la nouvelle peut être traitée différemment et qu’il vaut donc mieux lire plusieurs journaux pour avoir l’heure juste. Ce qui m’intéresse moi, c’est de leur apprendre à exercer leur jugement critique.»

Un constat partagé par Thierry Plante, spécialiste en éducation aux médias chez HabiloMédias, organisme mettant à disposition des jeunes, de leurs parents et de leurs enseignants, des ressources visant à développer le sens critique nécessaire pour interagir avec les médias. À la suite d’une enquête menée l’an dernier et intitulée Experts ou amateurs? Jauger les compétences en littératie numérique des jeunes Canadiens, il en conclut que ceux-ci sont beaucoup moins à l’aise qu’il n’y parait et qu’ils ont tendance à prendre tout ce qui se trouve sur la toile pour argent comptant.

«Par exemple, note-t-il, authentifier l’information est important pour eux dans le cadre d’un devoir mais moins lorsqu’ils font une recherche pour eux-mêmes. Ils accordent également beaucoup de crédibilité aux informations qu’ils trouvent sur Facebook parce qu’elles proviennent de leur réseau. Ils admettent également ne consulter que les toutes premières occurrences dans les résultats que leur fournit leur moteur de recherche. Ils ne font pas défiler la page et se satisfont dans bien des cas d’un seul lien. Or, les médias ont une influence énorme sur eux. Ils passent plus de temps avec eux qu’avec n’importe qui d’autre. Les ressources que nous mettons en ligne ont pour objectif de transformer les jeunes en consommateurs de médias actifs plutôt que passifs. Si nous parvenons à les amener vers la création numérique, nous avons des chances d’en faire de bons cyber-citoyens.»

Des enseignants peu outillés

Des ressources qui pour la plupart sont libres d’accès et permettent de guider les parents, professeurs et bibliothécaires scolaires qui voudraient aborder le sujet en classe ou à la maison. Des fiches conseil permettent notamment de réagir lorsqu’un événement dramatique survient dans l’actualité. Elles donnent des pistes de discussion.

Une mine pour le corps enseignant, qui en dehors de ça et de quelques initiatives personnelles comme celles de Marie-Hélène Laborie et Stefan Haag, sont totalement dépourvus. Mandaté par le Conseil de Presse du Québec pour faire un état des lieux de l’éducation aux médias dans les écoles, Normand Landry, professeur à la Teluq et chercheur au sein du groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l’information et la société (GRICIS), confirme que ceux-ci ne sont pas outillés adéquatement. Ainsi, tant durant leur formation initiale à l’université que dans les programmes de formation continue, aucun cours ne porte spécifiquement sur l’éducation aux médias.

«Tous les enseignants s’accordent à penser que les élèves devraient acquérir des capacités d’analyse critique par rapport à ce qui se trouve dans les médias, explique-t-il. Qu’ils devraient également développer des capacités d’introspection par rapport à leur propre compréhension de ce qu’ils lisent en fonction de leur bagage culturel et social. Qu’ils devraient être sensibilisés aux enjeux éthiques, juridiques et moraux. Qu’ils devraient également savoir participer, créer leur propre contenu médiatique. Mais comme ce n’est pas une discipline à part entière, comme elle n’est pas formellement évaluée, elle passe souvent à la trappe. Certains enseignants considèrent même que ça devrait être aux parents de faire ce travail.»

Le Conseil de Presse admet quant à lui depuis plusieurs années explorer ce champ. En plus du mandat confié à M. Landry, il dresse un inventaire des bonnes pratiques tant au Canada qu’ailleurs dans le monde. Mais les conclusions de ce travail et les recommandations tardent cependant à venir.

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